Nohant, par Jean-Yves Patte
Au milieu des grondements claque le mot romantisme, comme un vieil étendard en lambeaux mais toujours fier.
Un rai de lumière, passant par la fenêtre, tombe et dessine une forme sur le sol, ou anime le coin d’un fauteuil, joue à cligne musette avec le papier peint qui tout à l’heure semblait si terne, caresse le clavier du piano comme s’il voulait le faire chanter, et voilà Nohant. Et si un peu de poussière, de pollen léger, danse dans le soleil, tantôt pâle tantôt brûlant, l’âme s’emballe et s’envole vers d’autres côtés que, par pudeur ou par crainte, on dit être ceux de l’insondable mystère…
Les temps se bousculent : un bal fantasque s’organise. Des austères peintures descendent des formes qui retrouvent leurs vies à peine interrompues. Les sourires renaissent, on voudrait entendre des conversations. On voudrait franchir l’indicible limite entre disparation et effacement, et revenir.
Revenir…
À quoi bon revenir, et où ? Soudain ce n’est plus un bal, c’est une cavalcade : les rustiques et fidèles seigneurs de Nohant de la guerre de Cent-ans, les armées du Maréchal de Saxe accompagnées de la troupe de Favart où Mlle de Verrière brille et joue l’éternelle farce de l’amour en chantant des airs naïfs et tendres. Et brusquement le cheval de Maurice qui s’emballe, Mme Dupin qui pleure et la petite Aurore qui ne comprend pas ce déchirement invraisemblable. 16 septembre 1808… Puis passe Casimir – un malentendu – viennent un nouveau Maurice et la rêveuse Solange.
Enfin George naît d’elle-même.
Les années emmêlées forment bientôt un bouquet vigoureux que Delacroix pare de couleurs vives : ce sont les amours et les amitiés puissantes. Liszt, Chopin, Balzac, Manceau, Pauline Viardot, Leroux, Marie de Rosières, Flaubert, Dumas – fils –, Marie des Poules, Lambert, Plonplon, Balandar, le petit chien Marquis, l’odeur des roses, le parfum des sous-bois, les fragrances poudrées des iris, l’entêtante note de résine des cèdres vigoureux, la fraîcheur fade d’une pluie inepte, le goût électrisant des orages.
Estelle Comartin
Le mot romantisme
Au milieu des grondements claque le mot romantisme, comme un vieil étendard en lambeaux mais toujours fier. Ce fut le drapeau d’une génération, celle de Hugo, de 1830. Un mot plein de promesses et d’absolu, un mot venu des méditations esthétiques du XVIIIe siècle, empli de promesses d’avenir. Un mot galvaudé un peu aussi comme un signe vague et renouvelé des mystères d’Isis ou de Vénus Astarté. Tout est romantique quand on aime, quand on est ému. L’enveloppant mystère des sensations, du vertige du Temps, d’une présence réelle ou supposée des êtres, éthers charmants aux contours si familiers. Idéaux d’antan pour un présent en quête, inlassablement.
Estelle Comartin
Et la lumière change. Elle dit les voyages, les distances, elle dit Paris et dit les libertés d’ici, celles du Berry, république des idéaux, des idées, des folies, des drames. La maison devient une machine à penser, à agir, à aller toujours plus loin, quitte à se tromper parfois aussi.
Enfin l’on se retire sur la pointe des pieds sur le vaste dallage noir et blanc, au seuil d’un monde émouvant, semblable à nos destinées claires et sombres. Dehors l’air vif saisit. C’est l’heure étourdissante des retours.
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? »
A. de Lamartine, Milly ou la terre natale
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Par Jean-Yves Patte
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